vendredi 14 décembre 2012

H., homme de mer

Mi-octobre, comme souvent pour les grandes marées, H. nous a invité à passer quelques jours dans sa petite maison dans l'île. Quelques jours encore hors du monde, hors du temps, à vivre à l'heure de la marée, à regarder la côte au loin, là-bas, si proche mais si loin.




H. c'est un marin, un homme de mer. Un homme de la mer. Trop longtemps à terre, il est un peu paumé. C'est pour ça qu'il est heureux d'avoir pu trouver un équilibre là, dans les îles, si proche de la mer au quotidien, et près des gens qu'il aime.
Il parle avec une fierté discrète de son aïeul, capitaine au long cours. Il parle aussi de son père tripier et de son enfance pas facile. H. aime bien raconter son histoire, et il aime bien aussi écouter les histoires des autres. Il s'intéresse aux gens, d'où ils viennent, mais surtout ce qu'ils sont, ce qu'ils font. Il est tout simplement profondément humain.
Il a passé sa vie professionnelle à la pêche, simple matelot puis patron pêcheur. Quand il a dû arrêter, il s'est tourné davantage vers la voile. C'est là que j'ai commencé à mieux le connaitre. J'ai pas mal navigué avec lui, bien ri (pas mal bu aussi...). Et beaucoup chanté aussi, il adore chanter. Des chants de marins surtout, bien sûr.
Il aime transmettre, et il aime partager, pour lui un bon moment c'est un moment qu'on partage entre personnes qui apprécient les mêmes choses, qui se comprennent, et qu'on va retrouver plus tard pour en reparler et en rire encore. Sans faire de bruit, avec beaucoup de discrétion et de gentillesse, il touche beaucoup de gens.
Notre amitié a résisté aux difficultés de la vie, et je suis contente d'avoir gardé sa confiance car si H. l'accorde volontiers, il est aussi prompt à la retirer quand on le déçoit. Et quand c'est cassé, c'est cassé.


Régulièrement, comme à cette marée, il nous fait ce cadeau des îles, de la mer, de la marée, du ciel et du sable, du fond de la mer qui se découvre et des paysages et lumières qui changent tout le temps, et de la chaleur de l'amitié et des rires le soir dans la petite maison. Je suis sûre qu'il ne voit pas ça comme un cadeau, mais encore une fois comme un partage, parce que c'est encore plus beau quand c'est partagé. On a assez mal pêché à cette marée, mais ça n'a pas vraiment d'importance. Ça l'inquiète un peu pour la ressource, mais l'année prochaine il n'y a pas de gros coefficients, les stocks vont pouvoir se refaire. La nature est généreuse si on la respecte, comme il dit. Ça n'empêche pas de se balader au milieu des cailloux, de prendre un grand stock d'air iodé, d'en prendre plein les yeux et plein le cœur. De boire un coup en regardant la mer remonter. De prévoir les prochaines rencontres, les prochaines navigations. De rire encore.








Dimanche dernier, comme tous les jours H. a été relevé ses casiers. Il est content parce qu'après quelques jours bredouille, il a pêché trois homards. Et puis il est parti, pour le voyage dont on ne revient pas, en nous laissant là incrédules et orphelins.



Il m'a appris beaucoup de choses, m'a apporté beaucoup. Sur la navigation, sur la mer, sur la vie. Des choses que je garde en moi, et que je vais essayer de transmettre comme je peux, en pensant à lui. Et en buvant, et en riant, et en chantant, parce que c'est ce qu'il aurait voulu.

3 commentaires:

paulkerrien a dit…

Bel hommage !!
je prends part à ta peine, Sophie

Poupoule a dit…

Une note très touchante. Toutes mes condoléances.

Only One Life a dit…

Très bel hommage à cet homme qui devait être quelqu'un de sacrément bien pour le mériter.

Sincères condoléances