lundi 2 mars 2015

Tampok, deuxième jour

On repart le lendemain matin, de bonne heure et de bonne humeur... On a prévu 4 jours en tout pour remonter le Tampok. On doit passer pas mal de sauts et on ne sait pas à l'avance combien de temps ça va prendre. Depuis qu'on a passé Saut Tampok hier le paysage a un peu changé, la rivière est moins large et on a encore plus l'impression d'avancer dans un corridor entre deux murs d'arbres impénétrables. Les arbres sont beaux, immenses, avec parfois un énorme fromager (arbre sacré pour les amérindiens) qui domine la canopée. On voit toujours énormément d'oiseaux, depuis les toutes petites moucherolles noires et blanches qui s'envolent devant nous jusqu'aux hérons et aux aras, qui passent en volant au dessus de nous, toujours par deux. On dérange des petites chauves-souris aussi, qui dorment sur les souches d'arbre tombées dans l'eau. On entend parfois les singes. C'est vraiment chouette.

J'ai mis en jaune sur la carte les sauts où on a dû pousser/tirer les pirogues. Le gros morceau de la journée, c'est Saut Kwata (Kwata Soula sur la carte). On s'arrête pour déjeuner en bas du saut, où il y a des rochers qui forment un endroit accessible.



Le déjeuner du midi c'est en général une opération assez rapide. On sort les touques avec du paté et des sardines et les biscottes et chacun se débrouille, mais le but est que ça aille vite. Donc quand je vois un de nos piroguiers partir dans le milieu du saut avec sa canne à pêche, je me dis que ça ne va pas faire. Erreur. En trente secondes (je n'exagère pas), il a une touche. Le plus compliqué ensuite c'est d'arriver à garder le poisson sur l'hameçon le temps qu'un collègue arrive avec un genre de harpon pour achever le bestiau. Et voilà, en 2 minutes le poisson est pêché, pendant qu'un autre collègue a allumé le feu. Deux minutes plus tard le poisson est vidé et dans la cocotte sur le feu. Dix minutes plus tard il est cuit!



Le poisson c'est un kumaru, un cousin des piranhas mais herbivore. On le pêche en utilisant comme appât un petit fruit, qu'il faut lancer de telle façon que le poisson croit que c'est un fruit qui tombe de l'arbre. Redoutablement efficace (enfin, pour ceux qui savent faire... Et nos piroguiers savent faire, particulièrement les plus anciens).

On passe le saut après le repas. C'est toujours un peu compliqué, et je me sens toujours un peu inutile. Entre les cailloux qui glissent et le courant, la progression dans l'eau n'est pas facile. J'essaye déjà de me débrouiller pour ne pas faire chier tout le monde en me noyant, mais pour ce qui est de tirer la pirogue je ne suis pas très efficace. On finit tous intégralement trempés, donc quand la pluie arrive juste après, personne ne sort les imperméables...


Conduire une pirogue c'est comme la pêche, c'est un art. Il faut deux personnes au minimum par pirogue. Un au moteur (le motoriste?), c'est lui qui dirige et qui gère la vitesse. Je ne sais pas si c'est toujours le cas, mais pour nos deux pirogues c'étaient les propriétaires de la pirogue à ce poste.


Et devant il y a un takariste, avec son takari. Le takari c'est cette grande perche en bois qui permet de sonder le fond de l'eau, parce qu'en fait ça n'est pas très profond et c'est plein d'arbres et de cailloux pas loin. Le takariste surveille aussi la surface de l'eau, il regarde les ombres et les courants. Il fait des gestes pour indiquer au motoriste où passer. C'est un poste très important car si il rate un obstacle on peut abimer la pirogue (même si elles sont costauds) ou, plus grave, l'hélice du moteur. Sur notre grande pirogue on a un binôme, deux jeunes, de la famille du motoriste, je pense qu'ils sont là un peu pour apprendre et faire leurs preuves. A l'aller ils s'en sortiront plutôt bien. Tous les piroguiers sont des indiens Wayana, originaires d'Elae et Antecume Pata, un peu plus haut sur le Maroni.


Entre les gros sauts où on doit descendre de pirogue et pousser, il y a plein de petits sauts intermédiaires où il y a en théorie assez d'eau pour passer au moteur. C'est toujours un moment un peu stressant, où la communication entre le takariste et le motoriste est primordiale. Il faut repérer un endroit entre les rochers, là où le courant est différent et indique une profondeur plus grande. Ensuite, il faut mettre la pirogue bien dans l'axe, pousser les moteurs à fond, et on fonce dessus. Si je croyais en Dieu je pense que je ferais un signe de croix à ce moment-là! On n'a pas trop le droit à l'erreur, donc ça doit passer, sinon la pirogue repart en marche arrière dans le courant et elle n'est pas maitrisable. Donc à fond à fond, le takariste doit parfois pousser sur un rocher mal repéré, et quand la pirogue semble en équilibre au dessus du saut le motoriste donne un petit coup de moteur et le relève en hâte. Normalement, avec la vitesse, ça passe. Pour nous, c'est toujours passé, mais c'est le cœur qui bat à chaque fois!


Vers 15h30 on est au pied du Saut Mombin. Il faudrait encore débarquer et tirer, mais ça va nous amener trop tard pour atteindre un autre endroit favorable pour passer la nuit avant, justement, la nuit. Donc on décide de s'arrêter là pour aujourd'hui, encore sur une petite ile. Il y a là aussi un carbet déjà monté, mais il est bien moins récent que le précédent et le bois est pas mal pourri et bouffé par les termites. On installe les hamacs pour tester, mais quand on se met tous dedans, ça fait des craquements de mauvais augure... Donc nos piroguiers partent chercher du bois pour les renforcer pour la nuit, ça tombe bien qu'on ait un peu de temps.

Je vais me doucher dans un petit bras de rivière derrière le campement. Plus tard, à la nuit tombée, un des agents du Parc (un Wayana également) me rappelle au même endroit et me dit de mettre ma lampe de poche à hauteur des yeux et d'éclairer vers l'autre rive. A quelques mètres de là où je me suis baignée, deux points rouges. Un peu plus loin, deux autres. Deux caïmans. Ah.

Bon, en fait je ne risquais rien! Les caïmans ne s'intéressent pas spécialement à nous. Encore une bonne nuit malgré la pluie qui tape et le bruit du saut qui masque les autres bruits de la forêt.

2 commentaires:

JJM a dit…

J'ai l'impression que mon commentaire précédent n'est pas passé, donc je recommence :
Eh bien, voilà une aventure qui nous emmène bien loin des régions polaires habituelles ! Belle expérience que tu as fait là. Ton récit est vraiment passionnant.
Merci de partager ces moments intenses.
JJM

paulkerrien a dit…

Gaffe... un caïman juste derrière toi ! encore une superbe journée :)