mercredi 10 juin 2015

Rapa Nui, 2ème jour (1) : Orongo

On a très bien dormi chez Lionel et Tita, le soleil ne se lève que vers 9h ici alors ça nous change des réveils matinaux de Tahiti. On a repris du décalage horaire mais je ne sais plus dans quel sens, donc on va juste essayer de se recaler vite. On a deux jours de visites guidées comprises avec notre hébergement, d'ailleurs c'est une des raisons pour lesquelles j'avais choisi cette pension, parce qu'on m'avait dit beaucoup de bien de Lionel comme guide. Manque de bol (enfin, surtout pour lui et sa famille), il est retenu à Santiago du Chili avec une de ses filles qui a des soucis de santé (ça va mieux, mais ils sont en attente d'une place spéciale "locaux" sur un des avions qui assure la liaison quotidienne entre l'île et le continent). C'est donc Nelly, sa fille ainée, qui nous guidera lors de ces deux jours. Elle a une vingtaine d'années, parle correctement le français, et est très fière de ses origines Rapa Nui, ce qui teintera ses commentaires pendant les visites.

Et en fait ça n'est pas plus mal d'avoir eu quelqu'un avec une sensibilité locale pendant ces jours-là, car comme je disais hier, on arrive dans une période un peu troublée dans les revendications autonomistes des Rapa Nui. L'île est inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO, et la majeure partie du territoire, incluant les principaux sites touristiques, est située dans un parc national. Ce parc est géré par un organisme du gouvernement chilien, la CONAF (Corporación Nacional Forestal, équivalent en gros de l'Office National des Forêts en France). Certains Rapa Nui considèrent que cet organisme empoche l'argent ($60 par visiteur) pour le compte du gouvernement chilien et n'assure pas la protection et l'entretien des sites, et souhaitent donc que l'administration du parc reviennent aux Rapa Nui. En mars 2015, il y a eu des manifestations assez sérieuses qui ont abouti au départ (pas très volontaire) des agents de la CONAF et une appropriation des barrières d'entrée dans le parc par des Rapa Nui. La première conséquence pour le touriste moyen, c'est qu'on ne paye plus, mais il y a une certaine tension.

On commence les visites en ordre chronologique inverse, enfin, pas géologiquement, mais historiquement. Géologiquement, le volcan de Rano Kau est sans doute un des premiers qui est sorti de terre (ou de mer) pour former l'île, avec les deux autres points du triangle, le volcan du Poïke à l'Est et celui de Terevaka au Nord (point culminant de l'île). Ensuite ça s'est remplit de plein de petits volcans au milieu, puis la zone d'activité volcanique s'est éloignée, donc maintenant tous ces volcans sont éteints.


Nous sommes arrêté en bas de la route par une barrière tenue par quelques manifestants avec lesquels Nelly parlemente sans trop de difficultés et la barrière s'ouvre. Il reste à Rano Kau un cratère assez imposant (près de 2km de diamètre en haut, et environ 300m de haut), rempli naturellement d'eau douce au fond, avec plein de roseaux et une mini-forêt sur ses parois.


Ce lieu est historiquement connu pour être celui qui abrite le village de l'Homme-Oiseau (Tangata manu), l'évolution la plus récente connue de la religion sur l'île (avant les dommages causés par les Européens). A une époque pas clairement identifiée, mais sans doute au cours du XVIIIème siècle, et pour des raisons pas clairement identifiées non plus, le culte des Moais (et toute l'organisation sociale associée) a été abandonné pour passer à un système religieux et politique basé sur le culte de l'Homme-Oiseau. On a quelques éléments factuels sur ce système qui avait encore cours à l'arrivée des premiers Européens, en particulier grâce aux recherches de Katherine Routledge en 1914 qui a essayé de recueillir la mémoire collective avant qu'elle disparaisse. Ci-dessous, un pétroglyphe de l'Homme-Oiseau sur un rocher près du cratère.


Mais si, ça doit ressembler à ça :


Cette évolution marque le passage d'une société organisée en clans à une société avec un seul dirigeant/roi, qui change chaque année, désigné au cours d'une cérémonie qui se déroulait ici à Orongo. Chaque prétendant désignait un "champion" parmi ses serviteurs, qui devait se rendre à la nage jusqu'au plus éloigné de ces trois ilots, pour y récupérer le premier oeuf de la saison pondu par une sterne, et le ramener sur sa tête sans le casser. Le premier champion revenu assurait la victoire de son maitre, qui devenait "l'Homme-Oiseau" pour un an, l'incarnation sur terre du dieu Makemake, créateur de l'univers (je vous la fait courte). Ci-dessous, les trois ilots liés à la cérémonie : le plus loin, Motu Nui (="le grand ilot"), ensuite Motu Iti (="le petit ilot") et enfin le plus près, Motu Kao Kao (="l'ilot allongé", ils ne se sont pas beaucoup foulé pour les noms).


Makemake est un dieu polynésien qui était déjà important avant le culte de l'Homme-Oiseau mais qui prend à ce moment une place particulière. Il est représenté par une sorte de "masque" à forme humaine, mais Nelly nous souligne que ce dieu était aussi représentatif de la fécondité, et que sa représentation peut être interprétée de façon beaucoup plus prosaïque. Je vous laisse juge (il n'y a pas de mauvaise réponse).

Le site d'Orongo abrite aussi une très jolie série de "maisons-bateaux", ainsi appelée parce qu'en forme de coque de bateau (ovale très allongé). Elles ont toutes été reconstituées (assez récemment je crois), après avoir été trouvées sous la forme d'un tas de pierres plates comme ci-dessous (notez encore une gravure d'un homme-oiseau sur la pierre au premier plan).


Et une fois reconstruit, ça ressemble plutôt à ça:


Ici une version laissée à moitié découverte pour comprendre les techniques de construction:


Et là au premier plan une sorte de vasque creusée dans la pierre, Nelly nous explique qu'elle servait peut-être pour les accouchements puisqu'on y voit une silhouette de bébé gravée (en bas, au dessus des pierres plates, un peu sur la gauche).



Les maisons avaient une entrée assez étroite dans laquelle on ne pouvait rentrer que accroupi et la tête en avant, par mesure de sécurité (si on est envahi par un étranger, on peut lui frapper sur la tête quand elle arrive dans l'intérieur de la maison). On ne sait pas trop si ce village particulier était habité toute l'année ou seulement pendant la cérémonie annuelle, mais cette forme de maison est assez traditionnelle sur toute l'île (enfin, était, à part ici on voit en général au mieux des fondations). On voit très bien les maisons d'Orongo sur la photo satellite sur la carte (zoomez!).


Orongo est un site très riche en pétroglyphes, parfois très élaborés et fins, surtout bien sûr sur le thème de l'Homme-Oiseau et Makemake. Pour la plupart, on ne peut les voir que de loin pour éviter les dégradations (c'est récent je crois).



Si je me souviens bien ce que nous a dit Nelly, cette pierre particulière (ci-dessous) était placée spécifiquement pour marquer le lever du soleil le jour de l'équinoxe de printemps. Le printemps, la fertilité, la fécondité, sont des concepts qui sont revenus souvent dans ses explications sur les valeurs importantes pour ses ancêtres.


L'ensemble du site est vraiment majestueux, on comprend qu'il ait été associé à des repères religieux importants. Cette vue est juste en se retournant par rapport aux pétroglyphes plus hauts, par exemple.



1 commentaire:

Michel Hugues a dit…

Très intéressant, et bien illustré de photos évocatrices.
Effectivement, j'avais des notions sur les moais et leur origine mystérieuse, mais le contexte géographique et historique que tu présentes est très instructif !