mercredi 10 juin 2015

Rapa Nui, 2ème jour (2) : Vinapu, Puna Pau, Ahu Akivi

A Orongo, on avait encore quelques éléments historiques tangibles. A partir de maintenant, on rentre dans l'inconnu. Toute l'histoire de l'île d'avant l'arrivée des Européens ayant disparu avec l'extermination du peuple (et en particulier de ses élites politiques et religieuses, dépositaires du savoir), il ne reste que des hypothèses. Des hypothèses qui se sont construites sur ce qu'on voit aujourd'hui, c'est à dire ces murs, ces plateformes, ces statues surtout, dont la grandeur et la majesté peuvent faire parfois douter qu'elles sont l’œuvre des hommes. Donc certaines de ces hypothèses ateignent parfois des proportions mythologiques et font appel à des forces au-delà de notre monde. Bon, on n'en est pas complètement là avec notre prochain lieu de visite, mais c'est quand même le lieu qui a lancé une des hypothèses les plus fortes (et les mieux médiatisées) sur l'origine de la colonisation de cette île. Nous voilà donc à Vinapu (voir la carte), un site qui abrite deux Ahu (plateformes) aux statues couchées.


Contrairement à la plupart des autres Ahu de l'île, celui-ci a la particularité d'être construit avec des blocs de pierre taillée, et taillée de telle façon que les blocs s'ajustent entre eux avec une précision incroyable. Regardez de plus près!


De la belle ouvrage non? Et si vous êtes allés en Amérique du Sud (particulièrement au Pérou ou en Colombie) vous avez peut-être vu des constructions semblables sur certains sites pré-colombiens. La découverte de ce site dans les années 50 a été un des arguments principaux pour conforter la thèse de Thor Heyerdahl, selon laquelle la Polynésie avait été colonisée depuis l'Amérique du Sud. Je ne sais pas si ça vous parle "Thor Heyerdahl", si je vous dit "l'Expédition du Kon-Tiki", ça vous parle peut-être un peu plus? Thor Heyerdahl était un ethnologue norvégien qui a défendu toute sa vie l'hypothèse d'un peuplement de la Polynésie par des civilisation pré-colombiennes venue d'Amérique du Sud, en contradiction avec l'hypothèse majoritaire d'une colonisation depuis l'Asie. A la fin des années 40, il entreprend de traverser les mers depuis le Pérou à bord d'une embarcation en roseau et balsa, le Kon-Tiki, pour prouver qu'au moins son hypothèse est matériellement plausible. En effet, au bout de 3 mois, le bateau et son équipage atteignent les Tuamotu, et c'est le début de la célébrité pour Heyerdahl. La découverte des murs de Vinapu ne fera que renforcer sa conviction.


En fait, l'hypothèse d'Heyerdahl ne résiste pas vraiment devant une masse de données archéologiques (par exemple de datation), génétiques, ethnologiques et autres, et l'hypothèse d'une colonisation de la Polynésie depuis l'Asie est aujourd'hui bien admise. Nelly a une proposition aussi pour la ressemblance entre ces murs et ceux des sites péruviens : après la colonisation de Rapa Nui, les habitants de l'île ont poursuivi leurs explorations et sont arrivés jusqu'en Amérique (après tout, ils avaient fait la moitié du chemin) et ce sont eux qui ont appris aux incas comment construire leurs murs. Bon. En tout cas, il est fort possible qu'il y ait eu des échanges entre les deux civilisations.


Comme j'ai dit, les statues à Vinapu sont renversées. Les premiers marins européens qui ont aperçu les côtes de l'île ont décrit des statues debout, mais quand ils sont arrivés sur l'île, toutes les statues de l'île étaient erenversées. J'y reviendrai plut tard, pour l'instant, juste quelques photos du site, et de la côte, c'est quand même beau comme endroit.





Cette statue est celle d'un moai qui avait à l'origine deux têtes (elle a été décrite comme ça) qui ont été détruites, je ne sais pas pourquoi.


Même renversées (surtout renversées, peut-être) les statues, et le site, sont vraiment impressionnants.


Notre troisième arrêt pour aujourd'hui est le site de Puna Pau, qui est la carrière des "pukao", les coiffes qui étaient ajoutées sur certaines statues. C'est le seul endroit de l'île où on trouve cette pierre volcanique (tuf) de couleur rouge. Ces sculptures représentent peut-être une coiffe traditionnelle (un chapeau, quoi) spécifique aux chefs, ou un style de coiffure avec les cheveux longs relevés en chignon, également signe de force et d'autorité (chignon qui était peut-être teint en rouge avec de l'argile, d'où la couleur choisie pour ces coiffes). Après sculpture, les pukao étaient acheminés jusqu'aux Ahu (peut-être en les faisant rouler) et placés sur le haut des statues (et il y a à peu près autant d'hypothèses sur le "comment" que sur la façon de déplacer les moai eux-mêmes, une hypothèses étant qu'on construisait un grand plan incliné derrière le moai jusqu'au haut de sa tête pour y rouler le pukao). Ces coiffes pouvaient atteindre 2 ou 3 mètres de diamètre et pèsent plusieurs tonnes. Elles sont apparus sans doute tardivement dans l'histoire de l'île, les moais les plus anciens n'en avaient apparemment pas.


La carrière contient encore plusieurs dizaines de pukao sculptés mais n'ayant jamais rejoint leur Ahu. C'est un peu étrange. Certains ont des traces de pétroglyphes, mais pas mal abimés. L'un d'entre eux est même entièrement creusé, car il a été utilisé comme abri par un berger...



Profitons-en encore pour regarder un peu le paysage et le relief. Toutes les petites montagnes et collines sont d'anciens volcans (éteints) et ça donne un relief très doux.


Enfin, pour la dernière visite de la journée, nous allons à Ahu Akivi (en regardant la carte, vous voyez qu'il y a surtout une logique géographique dans toutes ces visites, mais ça n'est pas très grave). Ahu Akivi donc c'est un Ahu à l'intérieur des terres, qui a la particularité d'avoir des statues qui regardent vers la mer. La majorité des autres Ahu sont sur la côte, et les statues tournent le dos à la mer. En fait, les statues représentent les ancêtres veillant sur le clan, donc elles étaient tournées vers les villages (c'est toujours une hypothèse, mais à peu près communément admise). Il est possible que pour cet Ahu, le village était situé plus bas vers la côte. Selon une légende, ces sept statues représentent les sept marins explorateurs envoyés par le roi Hotu Matu'a (le roi fondateur de la civilisation de l'île, toujours selon les légendes). Ces marins seraient partis de Polynésie (les Gambiers ou les Marquises) et auraient sillonnés les mers jusqu'à trouver cette île. Ces statues auraient été érigées en leur honneur et regarderaient vers la terre d'origine, les Marquises (mais bon en fait, elles ne regardent pas tout à fait par là).


Les statues sont debout ici, parce que le site a été restauré et les statues redressées dans les années 60 par William Mulloy (un anthropologue américain qui a fait énormément de travail de restauration sur Rapa Nui, c'est lui aussi qui a lancé la restauration d'Orongo). Les statues font environ 5 mètres de haut.


Je trouve très intéressant de pouvoir voir correctement les silhouettes et les visages, car les statues sont toutes légèrement différentes.





Sur le parking, il y a cette structure en bois, visiblement en train d'être construite, avec un gars en train de faire les sculptures d'inspirations traditionnelles sur les piliers à grands coups de tronçonneuse (et le résultat est pas mal!). Le pavillon rouge et blanc est celui de la nation Rapa Nui. Il représente un "reimiro", ornement en forme de croissant (généralement en bois) avec une tête humaine à chaque extrémité. Il était souvent porté par les femmes des familles régnantes, et pour certains représentent la lune (rappelons l'importance de tous les symboles liés à la fertilité) et pour d'autres une pirogue polynésienne. Nelly nous donne une autre explication. Ne trouvez-vous pas que ce symbole ressemble aussi à un drakkar? Et si on repense aux pukao rouges, qui symbolisaient peut-être le fait que les grands guerriers avaient les cheveux roux, si on repense aussi que les premiers européens ont décrit les habitants comme très grands, ne peut-on pas imaginer que les vikings sont descendus jusqu'ici pour participer au peuplement de l'île, apportant aux habitants leurs grandes qualités de guerriers et de marins? Hmm? Bon, pour être honnête, ça me semble encore moins probable que la théorie de Thor Heyerdahl. Mais pour ces jours-ci, ce pavillon c'est celui de l'ascendant (au moins temporaire) du peuple Rapa Nui sur le gouvernement chilen en ce qui concerne la gestion du Parc et de toute l'histoire qu'il renferme, et on le verra flotter un peu partout.


2 commentaires:

Michel Hugues a dit…

Ton reportage est d'une richesse incroyable et très bien documenté.
Effectivement, il existe une similitude avec les murs incas près de Cusco : Ollantaytambo ou Sacsayhuamàn. Qui a influencé l'autre ?
Merci pour ce beau reportage, à suivre !

JJM a dit…

"Même renversées (surtout renversées, peut-être) les statues, et le site, sont vraiment impressionnants."

C'est vrai, face contre terre, les moais prennent une autre dimension. Leur nombre aussi (plus de 400, je crois) suscite également une seule et unique question : Pourquoi ?

Merci pour le texte et les photos qui reflètent parfaitement l'atmosphère de cette île particulière.

Difficile de revenir indemne d'une telle visite.

JJM