dimanche 14 juin 2015

Rapa Nui, 6ème jour (1)

Aujourd'hui c'est dimanche, et on nous a conseillé d'aller assister à la messe à l'église d'Hanga Roa. L'église est pleine, beaucoup de locaux en grande tenue, quelques touristes. Le prêtre est parfaitement raccord avec la décoration de l'église : il a une belle aube blanche, un collier de fleurs, et une magnifique coiffe avec des plumes multicolores fixées sur un bandeau orné de dessins de croix et autres symboles chrétiens. C'est très chouette à voir. Je n'ai pas pris d'appareil photo parce que je trouve ça un peu irrespectueux (d'ailleurs, un officiant en début de service demande - en plusieurs langues - de ne pas prendre de photo), mais j'ai bien regretté d'avoir oublié de prendre un petit enregistreur de sons, parce que le service a vraiment été très beau (même si je n'ai rien compris), avec une partie des sermons en langue locale et beaucoup de chants, en espagnol et en Rapa Nui également. A côté et derrière moi il y a deux hommes qui chantent magnifiquement bien et chacun dans une voix différente, c'est un régal. Même pour des non-croyants comme moi c'est un moment très fort et très beau.

On reprend ensuite la route et le temps est bien meilleur aujourd'hui, il y a toujours du vent et toujours quelques averses mais bien moins fréquentes et plein de ciel bleu! Depuis 3 jours on prend tous les matins la même route vers Anakena pour passer par la barrière Vaiatea et on n'a pas eu de problèmes. On va refaire ce matin une petite exploration de la côte sud, mais au passage quand même on s'arrête à nouveau à la carrière de Rano Raraku, je ne m'en lasse pas.




Les pierres ci-dessous étaient les pierres d'un four, les trous servant pour mettre des supports pour un toit peut-être?




On est passé vendredi avec Nelly devant ces statues en train d'être taillées, abandonnées comme beaucoup en plein travail.


Et aussi sur cette sculpture sur une statue, représentant un bateau très probablement d'origine européenne au vu des formes et du gréement.


Et pendant qu'on est là, quelques mots sur un des plus grands (ou le plus grand?) mystère de ces statues: comment elles étaient déplacées depuis la carrière où elles étaient sculptées, jusqu'aux Ahu où elles étaient dressées. Comme vous vous en doutez, on ne sait pas vraiment, donc il y a un festival de théories plus ou moins sérieuses et crédibles, et parfois complètement délirantes.


Il y a ceux qui pensent que les statues étaient déplacées couchées, en les faisant rouler sur des rondins en bois. La sur-exploitation des arbres à cet effet serait à l'origine d'une catastrophe socio-économico-écologique, ayant elle-même provoqué la guerre des clans, menant finalement à la fin des Moais. Ca se tient, plus ou moins, mais la tradition orale raconte que les Moais "marchaient" jusqu'à leur plate-forme. Donc peut-être plutôt déplacés debout? La forme du cou permet d'y attacher des grandes cordes, et des personnes bien motivées (et costauds!) pourraient déplacer les statues soit en les faisant glisser sur des rondins toujours (voir ci-dessus), soit tout simplement (!) en les faisant osciller sur leur base, comme on fait pour déplacer un réfrigérateur lourd par exemple. Nelly aime bien cette explication (moi aussi). Le fait qu'on trouve des douzaines de statues tombées, souvent face contre terre et avec des signes d'un choc massif (cassure au niveau du cou), plaide en faveur d'un transport debout. Il est facile d'identifier les statues tombées pendant le transport, car elles ne sont pas finies au niveau des yeux et donc n'ont jamais été hissées sur une plate-forme. Telles les cailloux du petit poucet, elles permettent aujourd'hui d'identifier les "chemins de Moais" depuis la carrière jusqu'aux trois coins de l'île. Une statue tombée n'était pas relevée, car elle avait perdu son caractère sacré.



Ces différentes options ont fait l'objet de plusieurs tentatives de reconstitutions récentes, qui n'ont pas aidé beaucoup à trancher car toutes sont possibles et toutes nécessitent un sacré investissement physique. Mais bon, les hommes avaient le mana! D'ailleurs, si on peut imaginer le mana comme une force morale, amenant au dépassement de soi, certains vont plus loin et imagine le mana comme une force physique surnaturelle qui a permis aux hommes de facilement déplacer les statues (en fait, ce ne sont pas les vikings qui ont colonisé Rapa Nui, ce sont les gaulois du village d'Astérix et leur potion magique!). Il y a même des théories qui expliquent que les statues étaient déjà debout bien avant l'arrivée des polynésiens, et ont été édifiées il y a des milliers d'années, soit par une civilisation perdue (Atlantide, le retour) ou, évidemment, par des extra-terrestres... Ces dernières théories fantaisistes s'accompagnent souvent d'un certain mépris pour les polynésiens, considérés comme trop "primitifs" pour produire de telles œuvres (ou pour inventer une écriture), et elles font à la fois rire et grincer des dents. Mais on a tellement de questionnement et d'incompréhension en visitant cette île, qu'on peut comprendre une certaine incrédulité à imaginer que derrière tout ça il y a des hommes, juste des hommes.

D'ailleurs, on peut aussi avoir certains questionnements sur les comportements des hommes d'aujourd'hui...


C'est sans doute la dernière fois que nous parcourons ce site... Pour ce voyage? Lionel dans les discussions d'hier soir nous disait qu'il pensait que de nombreuses statues à Rano Raraku n'avaient pas été sculptées pour être déplacées. D'ailleurs on voit bien que le style de nombreuses statues est bien différents de celles des plate-formes, elles sont plus fines. Et il est sans doute improbable que la statue d"El Gigante" avec ses 20m de long ait été conçue pour être mise sur un Ahu. Il pense que Rano Raraku a été un des derniers sites "sacrés" du culte des Moais, un dernier sursaut et que certains venaient ici pour rendre hommage aux statues qu'ils ne pouvaient/voulaient plus déplacer. Une autre théorie. Pourquoi pas.

Il y a encore un site (au moins) qui nous a échappé sur la côte, c'est celui de l'Ahu One Makihi (voir la carte des sites sur ce message). C'est un de ces sites aux statures couchées, qui sont souvent ignorés des visiteurs et qui nous ont beaucoup émus. Le haut de la plate-forme est bordé de grosses pierres de scorie rouge.


Sur l'arrière il y a deux statues renversées très différents, car l'une a été très abimée par le temps alors que l'autre conserve encore beaucoup de traits très fins (et je me demande si elle n'est pas dans une pierre différente car sa couleur est plus jaune). C'est très frappant.







Un peu plus loin il y a justement le départ d'un de ces "chemins de Moai". On peut, si on veut, rejoindre d'ici Rano Raraku en empruntant un de chemin sur lequel les statues "marchaient". C'est émouvant, et puis ça permet de se balader un peu à pied en profitant des paysages.


Voilà aussi ce qu'on trouve fréquemment en se baladant... C'est un peu triste mais à la limite comme ça en plein air je crois que je préfère croiser ça plutôt qu'un troupeau entier (voire pire, un troupeau de vaches et taureau, qui sont parfois un peu nerveux). Mais on ne croisera rien de vivant lors de cette petite balade.





On fait demi-tour à peu près au milieu (le chemin n'est pas super bien tracé et on se retrouve dans des buissons un peu piquants...). Retour à notre magnifique voiture!


Et comme je n'ai toujours pas envie de tenter le coup auprès du gardien de barrière énervé, on repart par là où on est venu, ce qui permet un dernier coup d’œil sur les statues de la carrière, au loin.



3 commentaires:

JJM a dit…

"Mais on a tellement de questionnement et d'incompréhension en visitant cette île, qu'on peut comprendre une certaine incrédulité à imaginer que derrière tout ça il y a des hommes, juste des hommes."

"Juste des hommes", ce que tu écris là est parfaitement exact et résume bien ce que l'on ressent en parcourant tous les sites archéologiques et en essayant de comprendre l'Histoire. On n'est pas là d'avoir la réponse...

Autre impression étrange : il m'avait semblé que certains moais couchés face contre terre et abandonnés en pleine nature étaient encore plus imposants que ceux qui sont debout.

Quant à l'office dominical, si cela ressemble à ce que j'ai vu et entendu aux Marquises, c'est effectivement très prenant.

Michel Hugues a dit…

La "marche debout" des moais est une hypothèse impressionnante, quand on voit la taille relative des statues et des humains en train de... les prendre en photos !
En tous cas, il est plus que probable , comme tu le soulignes, que ce sont des hommes, juste des hommes (moi aussi, j'ai bien aimé ton expression) qui sont à l'origine de tout cela. Et ces "primitifs" étaient peut-être plus évolués que les colonisateurs qui ont reproduit les mêmes massacres criminels un peu partout (Indiens d'Amérique du nord ou du sud, Africains, Inuits, Tibétains...)

Sophie L a dit…

Rien qu'ici Michel, sur cette île, quand tu imagines tout ce qui a été perdu en terme de vies humaines bien sûr, mais aussi en terme de connaissances, de culture, d'histoire... c'est à pleurer :(
Merci encore pour tous tes passages et ton intérêt!