Déjà, on va arrêter de parler d'Ile de Pâques, car c'est un terme qui n'est pas reconnu par les autochtones, qui l'appelle "Rapa Nui". Rapa Nui, "la Grande Rapa", en écho à Rapa Iti, "la Petite Rapa", une des îles de l'archipel des Australes en Polynésie Française. Le nom de Rapa Nui est apparu au XIXème siècle, par analogie topographique avec Rapa Iti, aussi parce que des gens de là-bas sont venus pour contribuer au repeuplement (voir plus loin). Rapa Nui, c'est aussi le nom que se donnent, en tant que peuple, les habitants de descendance polynésienne. Comme Tita, notre logeuse, mariée à Lionel, un français tombé amoureux de l'endroit (et de ses filles) alors qu'il était venu en permission lors de son service militaire à Tahiti. Ils tiennent maintenant ensemble une pension, Tita fait la cuisine et lui guide les touristes. Tita vient nous chercher à l'aéroport à notre arrivée vers midi, et nous emmène à la pension, un peu à l'écart du centre ville (toujours voir la carte). Une fois installés, nous repartons à pied vers la ville pour les premières impressions (et trouver quelque chose à manger!).

Je vais dire quelques mots sur l'histoire de Rapa Nui, qui seront complétés au fur et à mesure des visites les jours suivants, mais il faut bien se rendre compte que c'est certainement l'île polynésienne qui a le plus souffert suite à l'arrivée des Européens, et cette histoire a encore des traces aujourd'hui. Il est maintenant à peu près admis que les premiers colonisateurs sont bien venus de Polynésie, sans doute des Iles Gambiers et/ou des Marquises, aux alentours des années 1200. Il fallait quand même le faire pour trouver cette petite île (163km²) au milieu de rien, l'ile la plus proche étant celle de Pitcairn (environ 2000km) et les autres terres "proches" c'est justement la Polynésie française et l'Amérique du Sud, environ 3500km pour chaque. L'île est ensuite "découverte" le jour de Paques 1722 par un navigateur hollandais, qui sera suivi par un certain nombre d'autres. Au XIXème siècle, une grande partie de la population sera exilée en esclavage (en particulier au Pérou pour travailler dans les mines de guano) et/ou exterminée sur place, en particulier les membres des hautes classes sociales, dépositaires de la culture orale. Quand l'opinion publique finit par s'émouvoir de leur sort, et que les survivants sont rapatriés du Pérou sur leur île, ils amènent avec eux un certain nombre de maladies, qui finiront le travail, et à la fin du XIXème siècle il ne reste qu'une petite centaine d'habitants sur quelques milliers. Avec ceux qui ont disparu, énormément de connaissances sur les traditions, l'histoire, les savoirs locaux sont perdus. C'est à cette époque que des habitants viennent d'autres iles polynésiennes pour aider au repeuplement de l'île et qu'elle prend le nom de Rapa Nui.
Mais ça n'est pas fini. A la fin du XIXème l'île est annexée par le Chili, qui la "loue" à une compagnie anglaise, Williamson-Balfour, qui confisque la majorité du territoire pour faire de l'élevage de moutons. La population est littéralement parquée, dans des conditions exécrables, dans la ville d'Hanga-Roa, avec interdiction d'en sortir, interdiction qui s'exprime de façon très violente envers les contrevenants. Du fait de l'éloignement de Rapa Nui, le sort de la population passe assez inaperçue de par le monde, et cette situation durera jusque dans les années 50 (1950, hein. Hier, quoi). Il en reste aujourd'hui un ressentiment assez fort de la population Rapa Nui envers les autorités chiliennes en général, et envers les habitants d'origine chilienne en particulier (qui représentent aujourd'hui à peu près la moitié des 6-7000 habitants de l'île). Il y a un mouvement autonomiste relativement fort au sein des Rapa Nui, qui se manifeste périodiquement par des actions assez spectaculaires, et justement on arrive en plein dans une de ces actions, j'en reparlerai demain.
Bon, ben c'est bien intéressant tout ça, mais les moais alors? Parce que quand on pense à l'Ile de Pâques (enfin donc, à Rapa Nui), c'est quand même ces grandes statues dressées qu'on imagine en premier, non? Eh ben à ma grande surprise, en fait les moais (et leurs plateformes/autels, les "ahu") ils sont partout. Par exemple, juste à côté du petit port de pêche du centre d'Hanga Roa, et en face du terrain de foot, il y a celui-ci, l'Ahu Tautira avec son moai.


Et un peu plus loin, en suivant un petit sentier côtier, il y a l'Ahu Tahai. En fait ce sont trois ensembles, l'un avec 5 statues, et deux autres statues plus isolées. C'est l'heure où les enfants rentrent de l'école, justement par ce sentier côtier, et ils courent et rient dans le site. Il fait beau et des familles recherchent un peu de fraicheur dans l'ombre des statues. Il y a des chevaux en liberté qui paissent au milieu des sites (et des chiens aussi). J'ai fait des milliers de kilomètres pour venir dans un endroit de légendes voir des statues mythiques et les voilà, en plein dans la vie quotidienne des gens. Je ne sais pas bien comment expliquer, mais ça m'a démystifié tout ça d'un coup, tout en me donnant envie d'en savoir plus. Parce que derrière ces sites, ces statues, ces sculptures, tout à coup j'ai ressenti des gens. Pas des dieux, pas des mythes. Ça n'a rien enlevé à mon émerveillement, au contraire.


Ahu Tahai, avec ses 5 statues et la plateforme restaurée.




Ahu Ko Te Riku. Tous les moais sur les plateformes avaient des yeux (en corail et pierre de volcans), qui étaient sans doute ajouté une fois que le moai avait été dressé sur la plateforme. Beaucoup (tous?) avaient aussi un "pukao", une coiffe en tuff rouge. Cette statue est la seule aujourd'hui qui porte des yeux, mais ils ne sont pas authentiques, et je crois que c'est le cas aussi pour son pukao.

Le moai de Ahu Vaiure, un des plus anciens (et donc des plus abimés par les éléments, mais je trouve qu'il a quand même une sacrée prestance).



On revient jusqu'à la pension (où nous sera servi un diner délicieux) par les petites routes, il y a beaucoup d'arbres, tout est très vert et fleuri, comme ce magnifique bougainvilliers au dessus d'une petite chapelle à la Vierge.

2 commentaires:
Belle entrée en matière pour comprendre (un peu) ce qu'est Rapa Nui : Une terre de tragédie depuis la fin du XVIIIème s. Une fois qu'on a assimilé l'Histoire, la vue des moais et surtout leur nombre est un vrai choc. Pourquoi, comment ? Même sur place, il est bien difficile de trouver la réponse. Le lieu ne peut pas laisser indifférent.
J'y ai débarqué il y a 31 ans lors d'un convoyage depuis Tahiti. Il n'y avait pas ce "port", il fallait beacher sur la plage qui doit être l'endroit où tu as pris la 1ère photo (je pense). L'arrivée était très, très sportive à cause des rouleaux devant cette plage, et dont ta photo ne donne qu'une petite idée... Je ne parle pas du mouillage devant le village... très agité.
A l'époque, au Chili c'était Pinochet. Les Pascuans ne regrettaient pas leur éloignement...
Depuis le temps, tout a bien dû changer, mais cela reste un lieu hors normes !
JJM
Belle page d'histoire !
Pour le reportage photo, je mettrai en exergue la moai avec œil et le bougainvillier
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